Marcel Proust, Un roman parisien

Une pause tellement imméritée dans le cauchemar ukrainien, cette exposition « Proust » au Carnavalet inondé du soleil froid du dimanche matin. Un roman parisien, avec tout son milieu, tous ses personnages- clés, tous ses objets et tous ses faubourgs- phares. La toponymie d’une ville- reine définie dans les moindres détails, une foule de gens l’admire un air ébahi par cette multitude de sources. « Par exemple, le dimanche matin, l’avenue de l’Impératrice, à cinq heures, le tour du Lac; le jeudi, l’Eden- Théâtre; le vendredi, l’hippodrome… » Swann conseillait Odette de Crécy et toi, le visiteur, tu peux faire de même, tout en restant sur place, au musée.

Une marée humaine stagne autour d’une télé comme des fourmis prises dans le miel: ceux qui connaissaient Marcel personnellement racontent leurs souvenirs à l’écran. Quelqu’un ôte son masque de chaud, l’autre reste tellement longtemps devant une oeuvre que je perds l’espoir de pouvoir me rapprocher, je reviendrai plus tard. 

Des photos: Petit pâtissier au Luxembourg (1900-1906), femmes, dames, et enfants, la haute bourgeoisie à l’exposition universelle (1900). Des Tableaux. Claude Monet « Au Parc Monceau », Edmond Georges Grandjean donnant la « Vue des Champs- Elysées depuis la place de l’Etoile » (1878), « La Place de la Concorde » par Henri le Sidaner (1909) submergée de pluie, enfin l’inattendue « Vue de Delft » (1660- 1661) de Vermeer. Le salon parisien et les rendez- vous mondains: en fin observateur- entomologiste, Proust usa de son génie pour créer l’ambiance unique de la « Recherche du Temps Perdu » dont les premières éditions sont également présentées. Choquée par la réalité de l’écriture manuelle, la vérité même de petites corrections de texte, je les regarde minutieusement, le coeur battant.   

Un monde disparu vu à travers le monocle amplifiant avec zèle les subtilités de la société. Entre la comtesse de Greffulhe (1860-1952) et Anna de Noailles née Brancovan, entre la beauté de la capitale et l’horreur des bombardements allemands vue du balcon du Ritz en 1917: le pouvoir des choses. Des gants, des chapeaux. Une ombrelle. 

« Je portais les seules fleurs de la chambre: guirlande, sans pollen ni parfum, étalée de tout mon long sur la chaise longue. Le lit de repos des amis venus causer, le banc d’où l’on pouvait voir le Grand couché. Mon dossier est encore neuf, sans accroc, sans traces d’appui. Mais, regardez bien, là, vers le milieu, l’usure de ma toile devenue plus bleue de s’être frottée aux gens du Monde, venus du dehors, apporte- avec le parfum de la vie- un peu d’air pur » dit la Chaise longue* de Marcel.

Personne ni rien d’entre eux ne savait qu’ils finiraient un jour ici, utiles désormais uniquement aux yeux des étrangers venus des pays lointains.

« J’ai d’abord été un morceau de bambou, du bois, la peau d’une bête, du métal arraché à la terre. Unis les uns aux autres, nous sommes devenus ce sur quoi on s’appuie, ce qu’on brandit, avec quoi on heurte à une vitre, une porte. Je suis l’objet du dehors. En moi sont gravées les initiales des deux amis que l’écriture du livre a désunis. Je porte aussi, gravées en moi, les traces de la main, quand elle n’écrivait pas. D’une main à d’autres je suis passée et, suspendue au mur du musée, plus rien désormais ne me touche.» annonça la Canne* offerte à l’écrivain par Louis Joseph Suchet d’Albufera

Devant Carnavalet, je médite encore un petit peu quelques tulipes rouges au jardin singulièrement calme, tel le visage de Proust me regardant du haut d’une grande affiche. 

A visiter jusqu’au 10 avril 2022, attention à réserver votre place sur Internet  

*Dons Jacques Guérin, 1973

 

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