La Belle Epoque

Il vaut mieux ne pas rater ce titre, surtout si l’on est fan du dessin style BD et du cinéma satirique. Un (très) grand film d’amour signé Nicolas Bedos, avec un joli accent polonais. Une fresque  romantique universelle autour de la nostalgie, de l’inadaptation sociale, de la recherche de soi- même, de la passion pour l’art, du vieillissement, des blessures que l’on fait aux autres et avant tout aux plus proches. Une douloureuse analyse de la jalousie, de la cruauté psychologique, de la complicité… Un clin d’oeil à « Minuit à Paris » de Woody Allen, un Escape Game au sens de l’observation percutant. Un hommage touchant au temps qui passe et aux gens qui changent. Une critique par moments amère, virulente de notre époque et de sa réalité virtuelle bidon. Pourtant, elle déborde de charme.

Victor est viré par sa femme. Au bout de 45 ans passés ensemble, leur mariage se détériore de plus en plus pour s’écrouler enfin brutalement. Perdu, profondément détrompé, au bord de la déprime, Victor se fait proposer un nouveau service: la possibilité d’immersion totale dans une époque de son choix. Il opte pour 1974: l’année où il est tombé éperdument amoureux d’une femme dont la réincarnation il rencontre en 2019. A travers leur aventure vécue de nouveau, un autre couple explore les recoins les plus profonds de leur relation… 

D’EXCELLENTS rôles de Fanny Ardant, de Guillaume Canet, de Doria Tillier et de Daniel Auteuil (une vraie, vraie maîtrise! Le jeu dans certaines scènes est à couper le souffle). Une ambiance unique hippie, les décors tellement minutieux que l’on se demande « comment était-ce possible à réaliser? ».

En ce moment, au Cinéma Majestic Passy à Paris 16ème.

 

La Toussaint pas comme les autres

le 01 novembre 2019

  • Je ne peux pas te parler ce soir! Nous nous préparons pour aller au cimetière demain avec grand- mère, me dit ma maman polonaise quand j’essaie de l’appeler de Paris.
  • Mais oui, je sais mais tu me manques, c’était juste pour quelques minutes, pour te dire que…
  • On s’appelle tous les jours de toute façon! Mais là, je ne peux pas, tu comprends? Je dois préparer grand- mère, sortir ses vêtements chauds. Bisous, à plus.

Ok, je coupe la conversation, un peu frustrée. Mais je comprends très bien. C’est juste la Toussaint qui approche à grands pas… Et je vous rassure, ma grand- mère va très très bien. Elle va juste rendre une visite à la tombe de sa mère à elle, mon arrière- grand- mère. 

Si quelqu’un voudrait se faire une première idée de ce que « la Toussaint » ou plutôt « Les fêtes de la Toussaint » veulent dire en Pologne (car oui, elles durent en général 3 jours), qu’il jette un coup d’oeil sur quelques images de nuit ci- dessus. Ce sont ZNICZE, des bougies spéciales que l’on apporte aux cimetières et on allume sur les tombes le soir. Les familles, les amis, les voisins, les cousins plus ou moins proches, les acteurs célèbres, le ministre de l’environnement, la femme de ménage du rez-de-chaussée, le cheminot qui habitait en face et le frère du second mariage des parents du cheminot. Chaque mort aura son ZNICZ, même ceux qu’on a jamais rencontrés personnellement. En l’occurrence, sur l’une des photos vous pouvez voir une masse de ZNICZE que les gens inconnus ont allumé aujourd’hui devant la statue du soldat inconnu… au cimetière local de Sosnowiec, ma ville natale.

Pour se faire une deuxième idée du poids et de l’importance symbolique de la Toussaint, regardez « Volver » de Pedro Almodovar ou ses autres films. Vous pensiez que tout ça, Irène et Augustina, le vent de la mort, toutes ces histoires de fantômes qui reviennent et qui parlent, c’était complètement exagéré, 100% inventé dans la tête créative de Pedro ou bien propre à la culture espagnole? Rien de plus faux et c’est entres autres pour ça que ce réalisateur a toujours eu autant de succès auprès du public polonais. Nous l’aimons parce que ses films reflètent notre mentalité.

Lisez « Les Aïeux, ou la Fête des Morts » (« Dziady, une fête slave et balte en souvenir des aïeux et dont les origines remontent jusqu’au paganisme ») d’Adam Mickiewicz, le poème légendaire et l’une de nos lectures obligatoires à l’école, avec sa fameuse citation:

« LE CHOEUR.

Partout l’obscurité, partout le silence ! que va-t-il arriver? que va-t-il- arriver?

LE GUŚLARZ. (l’un des personnages)

Fermez les portes de la chapelle et tenez- vous autour du cercueil : point de lampe, point de cierge. Tendez sur les fenêtres les draps mortuaires : que la pâle clarté de la lune ne puisse pénétrer jusqu’ici ! Seulement, vite, hardiment.

LE VIEILLARD.

Ce que tu as ordonné est fait. 

LE CHOEUR.

Partout l’obscurité, partout le silence ! Que va-t-il arriver ? que va-t-il arriver ?

LE GUSLARZ.

Âmes du purgatoire ! Dans quelque partie du monde que vous soyez : et vous qui brûlez dans la poix; et vous qui gelez au fond de la rivière; et vous qui, par un châtiment plus sévère, emprisonnés dans le coeur du bois, geignez et pleurez douloureusement, lorsque, dans le poêle, vous êtes mordues par la flamme, accourez toutes à l’assemblée. Que l’assemblée se réunisse ici ! Nous allons célébrer les Dziady (« Les Aïeux »). Entrez dans l’enceinte sacrée. Voici des aumônes, voici des oraisons et de la nourriture et de la boisson. 

LE CHOEUR.

Partout l’obscurité, partout le silence ! Que va-t-il arriver ? que va-t-il arriver ?(…) » .

Nous sommes « Le Pays des Morts », le pays de l’histoire. Le pays de « ceux qui étaient » et non pas de ceux qui sont, peut- être encore moins de ceux qui seront. Nulle part en Occident (à part certaines régions d’Espagne justement), je n’ai vu ni vécu un tel culte des gens du passé, nulle part autant de statues belles ou bien ridicules kitsch-larmoyantes, d’hommages romantiques, de souvenirs adoucis, d’offrandes candides, de biographies idéalisées, d’anniversaires commémoratifs, de longs discours absurdes, de médailles attribuées à titre posthume. D’héros glorifiés et de légendes flatteuses, vrais ou crées de A à Z à travers les récits racontés aux Vivants. Un Autrichien qui décollera ce soir de Vienne pour arriver à Gdańsk quelques heures plus tard devra sans doute se poser plusieurs fois la même question: « mais qu’est-ce qu’ils font, ces Polonais, ils enflamment leur propre pays? Pourquoi un ciel si pourpre- orange, incendié au dessus de cette terre? » Nul besoin de se triturer les méninges: c’est la Toussaint. ZNICZE sont partout, ils brûlent par millions. Et si jamais il pleut, le lendemain on revient au cimetière pour vérifier et rallumer le feu. Pour que chaque bougie flambe à l’infini pour chaque âme partie au paradis bleu de Dieu.  

Certaines de mes tantes ne sont pas religieuses. Une est agnostique, une ouvertement athée. Mais elles parlent aux morts. -Tu sais, parfois je ne sais pas quelle décision prendre et je vais lui demander.- m’a-telle dit un jour. -Tu vas lui demander, à lui? -Oui, je vais au cimetière, j’y vais chaque semaine d’ailleurs, je m’assois sur un petit banc en bois devant sa tombe et je lui parle de tout, je lui pose toutes les questions possibles. Il me répond. La dernière fois, c’était pour savoir quels meubles choisir pour le salon. Et maintenant je sais. -C’est lui qui t’a dit lesquels choisir? -Mais oui, il m’a donné des conseils! -Tu y crois? Tu m’a dit que tu n’étais pas croyante. Jamais, jamais. -Mais oui, je ne suis pas croyante! Jamais je ne l’étais. Je vais jamais à l’église, tu sais. Mais j’y crois. C’est lui.- en parlant de son mari.

Avant, ma Toussaint c’était avant tout:

  • les préparations: le lavage des tombes quelques jours auparavant, de vieux rosiers séchés qui piquaient horriblement les mains, des branches sales de cyprès de l’année précédente, des seaux lourds, remplis jusqu’au bord d’eau tiède et qu’il fallait porter loin loin de la fontaine, des bris de verre éparpillés partout. Un froid de canard. Les femmes en jupes mi- longues à genoux, en train de brosser le marbre, exactement comme dans « Volver ». Des femmes seules pour la plupart.
  • les allumettes. Les doigts de Petite Fille glacés par les premières gelées de novembre, brûlés par les allumettes qui ne voulaient pas toujours allumer ZNICZE. On tremblait de froid en manteaux fins noirs et chaussures à talons, mis pour rester élégantes. On devait constamment enlever les gants à cause des allumettes. Je me demande maintenant si cette élégance était pour les Morts ou pour les Vivants mais c’était probablement pour les premiers. Il neigeait parfois.
  • l’odeur de fumée de ZNICZE et des chrysanthèmes posés par milliers sur les sépulcres: l’odeur omniprésente, inoubliable, ancrée profondément. Quand je la sens maintenant quelque part à l’étranger et sans forcément voir les fleurs, il y a un message neurologique puissant qui s’active en 2 secondes dans ma tête: « cimetière, cimetière! » C’est sans doute pour cette raison que l’on n’offre jamais de chrysanthèmes aux autres, ils sont strictement réservés à la Toussaint.        
  • la famille. Les escapades familiales à Katowice sur les tombes des frères et soeur de mon grand- père.  Une affaire de famille. Ces jours là, j’essayais d’apprendre tous les noms, toutes les dates de naissance et ai commencé à me passionner pour les arbres généalogiques. Nous attendions d’autres oncles et cousins (Vivants) autour des tombes, puis allions déjeuner chez eux. Tous ensemble. De longs débats autour de la table, je pianotais distraitement sur un vieux instrument dans l’une des chambres. Le retour. Mon grand- père stressé, avec ses bouts d’oreilles rouges de froid. Il slalomait parmi des centaines de voitures remplies jusqu’à la dernière place afin de nous ramener saines et sauves à la maison. Un grand paradoxe polonais: la Toussaint est en général une journée record en ce qui concerne les accidents de voiture. On meurt en parcourant des centaines et centaines de km pour rendre visite aux Morts… Chaque année, la police organise une action de prévention qui pendant longtemps s’appelait, vous devinez comment?? ZNICZ… Hier, mon autre tante appelle maman à 7h30 du matin: -tu sais, tu sais, je dors pas depuis 3 heures -qu’est- ce qui se passe, tu te sens bien? -il y a du brouillard, il y a beaucoup de brouillard! Regarde par la fenêtre! Zosia est en voiture avec toute la famille, t’imagines? Ils viennent sur la tombe de papa, je les attends. Tu peux me vérifier sur ton appli magique si c’est comme ça pendant tout le trajet? Suis en panique… 

Aujourd’hui au Père Lachaise la beauté splendide des pierres tombales, le sentiment du néant obscure, du vide frappant contrastent avec des couleurs fluo de fleurs. Le feuillage d’automne éblouissant rythme le pourpre- violet des bruyères. Quelqu’un cherche Frédéric Chopin sur la carte d’entrée, en une demi- seconde je reconnais la langue et l’entends désormais dans tous les coins. Après quelques erreurs, je localise sa tombe: elle se démarque de loin par une petite foule regroupée autour, sous les petites gouttes de pluie. Tout le monde discute, certains prient pour le génie distant qu’ils n’ont jamais eu l’occasion de connaître. D’autres commentent un document « imperméable » avec une liste de 71 autres tombeaux polonais accroché à côté, ils vont les chercher. La cohue habituelle dans le silence éternel.

PS. Toutes les photos de Pologne prises par @ARybka, les autres par moi au Père Lachaise.