On résout tous vos problèmes, Madame!

Sur la réalité des faits. Sur ce que ça veut dire être une femme, pour ceux qui ne l’ont jamais vécu 🙂 .

Oui, il y a bien évidemment plein d’inconvénients, de situations discriminatoires voire purement glauques associées à ce statut et 90% des filles autour de moi y ont malheureusement leur propre bout d’histoire à raconter: elles passent en général par quelque chose de simplement désagréable ou de tristement horrible avant l’âge de 20 ans.

Mais c’est un sujet pour un autre article plus profond, pas du tout humoriste alors que je suis dans le mood rigolo aujourd’hui.

Les avantages alors.

Je déménage.

30 cartons, tous offerts gratos par UN employé de supérette de quartier. Remplis principalement de livres, d’albums artistiques gros carton et de DVD à transporter. Ils pèsent une tonne et en tout cas ils pèsent ce que pèsent 3 éléphants, 1 hippo et 2 rhinocéros de Sumatra considérés ensemble. J’ai failli m’évanouir de fatigue 5 fois seulement en les faisant.

Ça commence par un collègue habitant rue de Varize. Il est venu voir chez moi. Il regarde les cartons, puis jette un coup d’oeil sur moi, en train de désespérément scotcher les derniers. Il demande, l’air très dubitatif:

  • Tu veux que je t’aide à les descendre?
  • Non, non, je ferai toute seule, ça va bien se passer, merci beaucoup
  • Tu es sûre? (le doute grandissant sur son visage)
  • Oui, oui, c’est très gentil mais ça va aller (à bout de respiration, je rêve qu’il se jette de suite sur ces cartons, qu’il m’aide quand même! n’est- ce pas plus qu’évident que j’en ai besoin? Mais où serait donc ma fierté féminine, cette force inattendue, toujours si utile, si infaillible, si présente alors que je l’ai pas du tout cherchée en ce moment même?).
  • Pour l’instant, je fais toute seule. Je t’appellerai si j’en peux plus. (je réponds)
  • D’accord. Mais appelle- moi! (il disparaît derrière la grande porte d’entrée.) Je les roule tous un par un jusqu’en bas du bâtiment, marche par marche. Cela me prend 10 jours au moins plus 2 nuits de douleurs inexprimables dans le dos. Je l’ai pas appelé.

Déménagement, le Jour J. Une équipe de 3 professionnels arrive. Ils ont déjà monté un piano au 10ème étage dans leur carrière. Ils me voient rapprocher les cartons près de la sortie pour les aider.

  • Tu travailles dans l’armée, Madame?
  • Non, pourquoi? 
  • Tu va te casser en deux. Comme une branche dans le vent, Madame. Donne- moi tout et arrête de te fatiguer! Ils partent. Et moi, je pars en même temps mais en métro. Arrivée sur place, en flagrant délit car suuuuper en retard par rapport à leur camion. Ils auraient pu planter un arbre là bas et attendre qu’il pousse de 3 cm et je ne serai pas encore arrivée… Je m’attends à des accès de colère, une hausse de tarif et pourtant… rien de tél. Aucun reproche, même pas un mot, silence, voire plus: ils ont tous de grands sourires affichés. J’essaie de les aider encore une fois avec de petits cartons mais n’arrive pas à développer la même vitesse qu’eux font avec les grosses boîtes dans l’escalier. Ils hésitent entre rires, incrédulité et reconnaissance. Montent enfin le trentième. Toujours optimistes mais légèrement épuisés, il faut le dire. Quelques gouttes de transpiration tapent par terre ici et là, triceps tremblant derrière. Ils dépassent de 10 minutes le temps réservé, sans le souligner toutefois.
  • Tu déménages pourquoi, Madame? Tu fais quoi dans la vie? Et tu viens d’où? Tout se passe bien à Paris? (une série de questions vient comme un tir d’une arme à feu. Je n’ai pas le temps de répondre quand): 
  • As- tu besoin d’aide pour autres choses, Madame?
  • Non, non, merci, ce sera tout (je réponds d’une voix terriblement enrouée de bronchite virale attrapée entre- temps).
  • Tu es sûre? Tu nous appelle quand tu veux!! Nous pouvons tout te transporter, maintenant ou après! Meubles, cartons et même monter ton vélo. Tout, tout.
  • C’est fantastique. Au revoir. (je m’assois un peu en train de divaguer, d’analyser si c’est le degré de méchanceté de mes virus ou bien le déménagement qui me fatigue davantage. Ils partent, toujours si sympa et contents de la vie).

Paris, place de la Madeleine, une (très) grande boutique de bricolage et fournitures maison. Niveau -1. J’ai réservé sur internet une machine shampouineuse de moquette pour l’ancien appart et me rends compte sur place qu’elle est nettement plus grande que moi. Elle pèse 12 kg il s’avère, elle possède 2 roues arrière énormes, instables, un grand tuyau anormalement long et qui ne tient absolument pas sur place. Je n’ai jamais vu d’objet aussi peu pratique à transporter en métro alors que je suis venue toute seule, encore par abus de fierté personnelle bien évidemment. Panique temporaire. L’effroi terrible me transperce le coeur. Comment sauver la face? Soudain, j’ai une idée d’Einstein de commander un taxi! J’en parle avec le Monsieur en charge de la location.

  • Hmmm… Excusez- moi… Je peux vous demander de l’aide pour la monter au niveau zéro? Elle est visiblement hyper lourde… Et après, je prends un taxi, vous savez, ça m’arrangerait…
  • Nous ne fournissons pas ce service. Et surtout pas le dimanche, nos équipes sont restreintes.
  • Ah, mince, je pensais à vous… D’accord. Je me débrouille.
  • « R… », ça vient d’où, de quel pays?
  • Pardon? 
  • Votre nom, il vient de l’Est, n’est ce pas? C’est quel pays? (il regarde scrupuleusement ma carte d’identité, comme s’il était au minimum chef- douanier d’un aéroport situé hors- zone UE)
  • Pologne.
  • Très bien. Nous fournissons le service, Madame.
  • Pardon?
  • Nous fournissons le service. Nous le fournissons exceptionnellement aujourd’hui. Vous me suivez? (il commence à porter la machine). 

RDV officiel de raccordement de gaz:

  • On a un problème technique, Madame.
  • C’est vrai?
  • Oui. Je dois descendre faire des vérifications supplémentaires. 15 minutes passent, il retourne du local d’en bas, malheureux.
  • ça ne va fonctionner que dans quelques jours Madame. Je suis vraiment désolé. Je ferai tout ce que je peux aujourd’hui mais si cela ne fonctionne toujours pas la semaine prochaine vous m’appelez sur mon portable, je vous le laisse. Et je reviendrai voir comment évolue la situation.
  • Je peux appeler la centrale?
  • Non, non, Madame, vous m’appelez, moi. On va résoudre tous vos problèmes et très rapidement, Madame.

(le raccordement a finalement fonctionné) 

  • Des situations comme celles- ci, y en a environ 182 par an. A la Poste, au resto, à la boulangerie. J’en parle de temps en temps avec mes cousines, elles ont les mêmes expériences/ mêmes réflexions. Que ferons- nous à l’âge de 80 ans, les joues et décolletés ridés de mille plis, les cuisses grossies d’une couche de cellulite, les cheveux moitié moins longs et moins épais qu’aujourd’hui? Serons- nous impuissantes, allons- nous régler 2 fois moins de soucis juste parce que le nombre « de refus d’aide » va brusquement augmenter? Deviendrons- nous « transparentes pour les hommes » comme dit très justement Samanta dans « Sex and the City » et donc, toute cette gentillesse presque biologique, ce sens de service masculin disparaîtra d’un coup? Car, on va pas se mentir, la jeunesse et l’aspect physique n’y sont pas pour rien. Nous avons donc toutes cette même crainte de l’avenir, même s’il paraît très lointain…
  • « Il suffit que tu sois accompagné d’un homme et le niveau de bonne volonté des autres (hommes) baisse de 50% environ. Et si tu tombais sur des femmes, imagine!?-, » elles ajoutent. Bonne observation. On en connaît toutes la suite: vous êtes face à la même situation, mais recevez un traitement parfois très différent, avec soudainement un minimum de service, avec ce qu’on appelle le « strictement nécessaire », un non- sourire (oui, ça existe!), le « vous cherchez, Mademoiselle? » (oooh, que je déteste ce mot, et je sais que cette phrase veut dire en général « ce que vous cherchez, vous n’allez pas trouver »), des demi informations données du bout de lèvres pour finalement ne pas informer du tout etc. etc. Souffle souvent un vent glacial de froideur, il remplit progressivement toute la pièce… à part de très très bonnes amies qui sont toujours là, toujours prêtes à t’aider, toi, une autre fille. 
  • Et si j’étais un homme et tombais sur des hommes? Je devrais très probablement porter tout ça tout seul, ouvrir tout seul les portes, coffres et garages, installer moi-même le gaz au sous sol, courir les 4 étages avec les fameux 30 cartons et cacher bien bien la fatigue ou tout autre signe de faiblesse apparent, récupérer, porter et rendre seul la machine- moquette, nettoyer tout l’étage pendant que ma compagne serait confortablement assise à côté, en train de lire le dernier « Vogue » car la machine est très très lourde… D’un autre côté, mes biceps seraient peut être assez importants pour le supporter, sans trop de problèmes. Et puis, je ne prendrais pas et ne me soucierais par pour les taxis, j’aurais une voiture car le permis de conduire serait une priorité dans ma vie, une question d’honneur de toute évidence.
  • Et si…? Arrêtez d’imaginer, peut- être votre vécu serait complètement différent de ce que je décris car tout ça, ce ne sont que des cas isolés.